Il existe une étape assez particulière dans la vie d’un manuscrit.
Le jour où l’on décide de l’envoyer à des maisons d’édition.
Avant cela, le texte appartient principalement à son auteur.
Après, il entre dans une sorte de purgatoire administratif où votre état émotionnel dépend soudainement d’une boîte mail.
Tellus a connu cette période.
Longtemps.
J’ai envoyé ce roman à des maisons d’édition.
Puis à d’autres.
Puis encore à d’autres.
Des dizaines.
À force, l’acte devient presque mécanique.
Préparer le manuscrit.
Vérifier les consignes.
Adapter ce qui doit l’être.
Envoyer.
Attendre.
Attendre encore.
Oublier presque que l’on attend.
Puis voir apparaître un message dans sa boîte de réception et sentir immédiatement son rythme cardiaque devenir complètement ridicule.
« Votre manuscrit a retenu toute notre attention »
C’est généralement une phrase dangereuse.
Parce qu’elle donne un bref instant d’espoir avant l’arrivée du mot :
« néanmoins ».
Les auteurs connaissent très bien « néanmoins ».
C’est un mot extrêmement productif dans l’édition.
« Votre univers est intéressant, néanmoins… »
« Nous avons apprécié votre proposition, néanmoins… »
« Malgré les qualités de votre manuscrit… »
Malgré.
Néanmoins.
Cependant.
Merci.
Bonne continuation.
Au bout de plusieurs refus, on développe une sorte de lecture rapide spécialisée.
On repère immédiatement la structure.
On n’a même plus besoin de lire jusqu’au bout.
Et puis il y a le silence
Le silence est plus étrange.
Parce qu’un refus ferme une porte.
Le silence laisse la porte entrouverte dans votre tête beaucoup plus longtemps qu’elle ne l’est dans la réalité.
Peut-être qu’ils n’ont pas encore lu.
Peut-être qu’ils ont du retard.
Peut-être qu’ils vont rappeler.
Peut-être.
À un moment, il faut apprendre à traduire.
Pas de réponse est aussi une réponse.
Ce n’est pas forcément méprisant.
Les maisons reçoivent énormément de manuscrits.
Les équipes sont limitées.
Les choix éditoriaux sont complexes.
Un texte peut être bon et ne pas correspondre à une ligne.
Arriver au mauvais moment.
Ressembler à quelque chose qui vient d’être publié.
Exiger un investissement que l’éditeur ne souhaite pas prendre.
Ou simplement ne pas convaincre.
Tout cela, je peux l’entendre aujourd’hui.
Lorsque l’on est beaucoup plus jeune et que l’on attend avec son cœur posé à côté de la boîte aux lettres, la nuance est parfois plus difficile.
Un refus n’explique pas ce qu’il faut faire ensuite
C’est probablement ce que je trouvais le plus difficile.
Un refus éditorial n’est généralement pas une expertise détaillée du manuscrit.
On ne vous remet pas un dossier de vingt pages avec :
« Voici précisément les quarante-deux raisons pour lesquelles nous n’allons pas publier ce roman et les dix-sept modifications qui permettraient de changer notre avis. »
Dommage.
Ce serait extrêmement pratique.
On reçoit parfois quelques indications.
Souvent, non.
Alors que fait-on ?
On doute.
De tout.
Le texte est-il mauvais ?
La présentation ?
La longueur ?
Le genre ?
Le début ?
Le monde ?
Moi ?
Question particulièrement constructive.
On relit.
On modifie.
On envoie ailleurs.
Et il faut surtout apprendre quelque chose d’essentiel : le refus d’un éditeur n’est ni une certification de nullité, ni une preuve que le texte est secrètement un chef-d’œuvre incompris.
C’est un refus.
Rien de plus.
Rien de moins.
Pendant longtemps, l’édition traditionnelle ressemblait pour moi à la validation ultime
Je pense que beaucoup d’auteurs commencent ainsi.
Être publié « pour de vrai ».
La formule dit déjà tout.
Elle implique qu’une publication indépendante serait légèrement moins réelle.
Comme si le livre apparaissait dans une dimension inférieure tant qu’une structure extérieure n’avait pas apposé son tampon dessus.
Mon regard a beaucoup changé.
Je continue de respecter profondément le travail éditorial.
Je comprends parfaitement ce qu’une bonne maison peut apporter : accompagnement, correction, fabrication, diffusion, réseau, expérience.
Je ne suis pas devenue hostile à l’édition traditionnelle parce qu’elle ne m’a pas ouvert ses portes.
Ce serait un peu enfantin.
En revanche, j’ai cessé de considérer que ma légitimité dépendait exclusivement d’elle.
Et cela a été libérateur.
L’autoédition n’était pas un prix de consolation
À un moment, j’ai choisi de faire autrement.
Pas toujours parfaitement.
Pas toujours avec les bons outils.
Pas toujours avec les bonnes décisions.
Mais j’ai publié.
J’ai appris.
Et j’ai découvert que l’indépendance possédait également des avantages considérables.
Je pouvais reprendre le texte.
Changer une couverture.
Modifier une édition.
Décider de la direction du projet.
Construire un site.
Imaginer la suite à mon rythme.
Faire des erreurs sans demander l’autorisation de personne.
Ce dernier avantage est extrêmement sous-estimé.
Bien sûr, je devais également assumer intégralement les conséquences de ces erreurs.
L’indépendance fonctionne dans les deux sens.
Les refus ont-ils servi à quelque chose ?
Oui.
Même si je les ai parfois détestés.
Ils m’ont obligée à poser certaines questions.
À retravailler.
À recommencer.
À comprendre qu’un attachement énorme à un projet ne garantit pas automatiquement sa qualité.
À accepter la critique.
À supporter le doute.
Et surtout à décider si je voulais réellement continuer une fois que personne ne venait m’ouvrir la porte.
Parce que c’est probablement là que se trouve la vraie question.
On peut rêver d’être choisi.
Mais que fait-on lorsqu’on ne l’est pas ?
J’ai choisi de continuer.
Pas par volonté de prouver que les éditeurs avaient tort.
Je n’ai aucune revanche à prendre.
Certains avaient probablement parfaitement raison de refuser la version qu’ils avaient reçue.
Je ne publierais peut-être plus moi-même certaines de ces versions aujourd’hui.
Ce serait assez élégant de leur reprocher d’avoir vu avant moi qu’elles avaient besoin de travail.
J’ai continué parce que, malgré tous les refus, l’envie de raconter Tellus n’avait pas disparu.
Aujourd’hui, je ne frappe plus à la même porte
Je construis autre chose.
L’autoédition me permet d’avancer directement vers mes lecteurs.
Lentement.
À petite échelle.
Avec beaucoup de travail.
Mais directement.
Et je regarde désormais l’édition non plus comme une autorisation qu’il faudrait obtenir, mais comme l’un des nombreux chemins possibles pour faire vivre une œuvre.
Peut-être que Tellus croisera un jour de nouveau une maison d’édition.
Peut-être pas.
Je ne ferme aucune porte.
Après tout, j’en ai suffisamment frappé pour savoir où elles se trouvent.
Mais je ne reste plus devant en attendant que quelqu’un décide si j’ai le droit d’avancer.
J’ai trouvé les clés d’une autre entrée.
Elles sont parfois rouillées.
La serrure coince.
Et j’ai dû construire une partie de la maison derrière.
Mais au moins, je suis entrée.
