Il était une fois, Arion, un garçon qui allait vivre de très grandes aventures.
Je ne me souviens pas avoir décidé, ce soir-là, que j’allais créer un univers. Il n’y avait pas de carte étalée devant moi, pas de panthéon à construire, pas de chronologie de trois mille ans soigneusement rangée dans un classeur. Il y avait simplement un petit garçon de deux ans qui avait du mal à trouver le sommeil et une histoire qu’il fallait inventer.
Alors j’ai commencé à parler.
« Il était une fois, Arion… »
C’est comme cela que Tellus est né.
Pas dans un bureau. Pas dans le cadre d’un concours littéraire. Pas parce que j’avais décidé qu’un jour je deviendrais romancière. Tellus est né au bord d’un lit, dans cette étrange urgence que connaissent tous ceux qui ont déjà raconté une histoire à un enfant : il faut continuer, parce qu’il vous écoute, parce qu’il attend la suite et parce que vous n’avez absolument aucune idée de ce que vous allez raconter dans trente secondes.
Dans l’embrasure de la porte, mon père écoutait.
Il souriait.
Je ne savais pas encore à quel point cette image allait devenir importante.
Une histoire qui est devenue une histoire de famille
Mon père écrivait lui aussi. Un jour, il m’a confié ses textes inachevés. Des histoires laissées en suspens, des idées qui attendaient leur suite. Je les ai reprises. J’ai continué. Les imaginaires se sont rencontrés et, peu à peu, l’histoire d’Arion a cessé d’être seulement cette aventure improvisée pour devenir quelque chose de beaucoup plus vaste.
Tellus prenait forme.
J’avais treize ans.
J’en ai quarante aujourd’hui.
Faites le calcul : oui, ça commence à faire un bail.
Pendant toutes ces années, cet univers a changé avec moi. Il a connu l’enthousiasme absolu de l’adolescente qui pense pouvoir faire tenir dix civilisations, quinze intrigues et probablement la moitié de l’histoire cosmique dans un seul roman. Il a connu les réécritures, les suppressions douloureuses, les personnages que l’on croyait secondaires et qui décident manifestement qu’ils ont autre chose à faire de leur existence, les incohérences qu’on découvre dix ans plus tard en se demandant quel imbécile a bien pu écrire ça.
L’imbécile, c’était moi.
Mais Tellus grandissait.
Ma première lectrice exigeante
Ma grand-mère voulait toujours connaître la suite.
Aujourd’hui encore, quand je pense à mes premiers lecteurs, c’est elle que je vois.
Au départ, je lui prêtais mes textes. Le problème était assez simple : j’en avais besoin pour continuer à écrire et elle ne pouvait donc pas les garder très longtemps. Alors j’ai cherché une solution.
J’ai commencé à les recopier.
À la machine à écrire.
Une vraie.
Celle qu’elle m’avait donnée.
Il faut imaginer le niveau de motivation nécessaire pour retaper des pages entières sans Ctrl+Z, sans copier-coller et avec une touche Retour arrière dont la principale fonction consistait à vous rappeler que la vie était une épreuve.
Et puis j’ai trouvé mieux.
Les cassettes audio.
J’enregistrais mon histoire pour elle. Je lisais mes propres chapitres comme une conteuse, afin qu’elle puisse les écouter quand elle le souhaitait.
Bien avant les podcasts, bien avant les livres audio qui remplissent aujourd’hui nos téléphones, quelque part dans une maison familiale circulait donc une version artisanale de Tellus enregistrée sur cassette.
La technologie était de pointe.
Enfin… pour nous.
Ma grand-mère avait parfois des problèmes de mémoire. Elle oubliait certains personnages, mélangeait leurs noms, perdait le fil de certaines relations. Alors elle m’a demandé de lui préparer des fiches.
Des fiches personnages.
La première personne à m’avoir demandé une documentation sur le lore de Tellus n’était donc ni un bêta-lecteur, ni un éditeur, ni un lecteur obsessionnel sur Internet.
C’était ma grand-mère.
Elle me demandait aussi la signification de certains mots qu’elle ne connaissait pas. Elle avait davantage fréquenté la littérature classique que les royaumes de fantasy et certains termes lui étaient étrangers. Il fallait expliquer. Reformuler. Rendre ce monde accessible sans l’appauvrir.
Avec le recul, elle m’apprenait déjà quelque chose d’essentiel sur l’écriture : un univers n’existe vraiment que lorsque quelqu’un d’autre arrive à y entrer.
Le livre que j’ai offert avant de l’avoir terminé
Tellus n’était toujours pas terminé lorsque mon père s’est remarié.
J’aurais pu lui offrir beaucoup de choses.
J’ai choisi le roman.
Ou plutôt cette version du roman, encore imparfaite, encore inachevée, mais suffisamment réelle pour devenir un livre et pour que je puisse la déposer entre ses mains.
Je voulais qu’il l’ait.
L’histoire qu’il avait entendue naître dans l’embrasure d’une porte. L’histoire dans laquelle ses propres écrits avaient laissé une trace. Ce monde étrange qui continuait de grandir depuis des années.
Il était fier comme un coq.
Mon Dieu, qu’il était fier.
Mon papa d’amour promenait ce livre comme s’il venait personnellement de recevoir le Goncourt.
Et il s’est remis à écrire.
Je crois que c’est l’une des choses dont je suis la plus fière dans toute cette aventure.
Parce qu’avant d’être un produit, avant les plateformes, les couvertures, les ISBN, les publications sur les réseaux sociaux et toutes les questions commerciales qui finissent forcément par s’accrocher à un livre, Tellus a été cela : quelque chose que nous nous sommes transmis.
Une histoire qui a donné envie d’en raconter d’autres.
Vingt-sept ans à refuser de mourir
Ensuite, la route est devenue beaucoup moins romantique.
Tellus a été réécrit.
Puis réécrit encore.
Il a été envoyé à des maisons d’édition. Beaucoup.
Il a attendu des réponses. Il a reçu des refus. Il a parfois reçu du silence, ce qui est une forme de refus très économique en papier.
Il a été autoédité. Repris. Corrigé. Abandonné quelque temps. Ressorti d’un disque dur. Torturé à nouveau. Remis à plat.
Les années ont passé.
Moi aussi, j’ai changé.
C’est probablement le plus étrange lorsque l’on travaille sur le même univers depuis l’adolescence : on finit par mesurer sa propre évolution à travers ce que l’on avait écrit.
À treize ans, certaines choses me paraissaient évidentes.
À vingt ans, elles me paraissaient géniales.
À trente ans, j’ai commencé à avoir quelques doutes.
À quarante ans, j’ai surtout appris à supprimer.
C’est peut-être ça, devenir adulte.
Ou éditrice de soi-même.
Je ne sais toujours pas.
Mais quelque chose est resté intact : l’envie de partager ce monde.
Le Tome 1 d’aujourd’hui n’est donc pas un commencement
Lorsque je regarde aujourd’hui Les Chroniques de Tellus – Tome 1 : L’Éveil des Guerriers, je ne vois pas seulement les pages qui composent ce livre.
Je vois la machine à écrire.
Je vois les cassettes.
Je vois ma grand-mère réclamant la suite.
Je vois mon père debout dans l’encadrement d’une porte.
Je vois les courriers envoyés, les versions abandonnées, les fichiers Word aux noms absolument terrifiants du genre « VERSION_FINALE_VRAIMENT_FINALE_3_BIS ».
Je vois une adolescente de treize ans qui n’avait aucune idée de ce qu’elle était en train de commencer.
Et je vois la femme de quarante ans qui a finalement décidé que cette histoire avait suffisamment attendu.
Tellus n’est pas devenu plus simple avec les années.
Moi non plus.
Mais nous avons grandi ensemble.
Alors non : ce livre n’est pas sorti de nulle part.
Il lui a fallu vingt-sept ans pour arriver jusqu’ici.
Et quelque part, au milieu de tout ce qu’il est devenu, il reste encore cette première phrase murmurée à un enfant qui ne voulait pas dormir :
« Il était une fois, Arion, un garçon qui allait vivre de très grandes aventures. »
Finalement, pour une histoire improvisée au bord d’un lit, il ne s’en est pas trop mal sorti.
