Il existe un moment légèrement absurde dans la vie d’une autrice.
Celui où elle termine un livre qui lui a demandé des années de travail, regarde tout ce qu’il reste à faire autour — corrections, couverture, mise en page, site, communication, diffusion — et prend une décision parfaitement rationnelle :
Écrire le suivant.
Voilà.
Apparemment, je n’apprends rien.
Le Tome 1 de Tellus m’a accompagnée pendant une partie considérable de ma vie.
Il a été repris, corrigé, restructuré, publié, republié, repensé.
J’aurais donc pu décider de profiter de ce moment.
Me reposer.
Regarder fièrement le résultat.
Développer une passion beaucoup plus raisonnable.
Le jardinage, par exemple.
Évidemment, j’ai commencé à retravailler le Tome 2.
Parce que l’histoire ne s’est jamais arrêtée au Tome 1
C’est peut-être la réponse la plus simple.
L’Éveil des Guerriers n’a jamais été conçu comme l’unique voyage dans Tellus.
L’univers est plus vaste.
Les personnages ont encore une route.
Les événements ont des conséquences.
Et derrière tout ce que le lecteur découvre dans ce premier volume existent déjà d’autres histoires, d’autres tensions, d’autres choses que je souhaite raconter.
Lorsque l’on construit un monde pendant vingt-sept ans, il serait assez miraculeux de réussir à tout faire entrer proprement dans quatre cents pages.
J’ai essayé d’être raisonnable.
Voilà le résultat.
Écrire une suite n’est pas simplement continuer après la dernière page
C’est l’un des premiers pièges.
Le Tome 2 ne peut pas être « encore un peu de Tome 1 ».
Il doit posséder sa propre nécessité.
Sa propre progression.
Son propre rythme.
Il doit prolonger ce qui a été mis en place sans simplement le répéter.
Et surtout, il doit tenir compte de tout ce que j’ai appris en travaillant sur le premier.
Je ne suis plus la même autrice.
Ma façon d’écrire a changé.
Mes exigences également.
La manière dont j’envisage la structure.
Les personnages.
La cohérence.
Le rythme.
Les dialogues.
La quantité d’informations qu’un lecteur peut raisonnablement absorber avant de décider de jeter le livre par la fenêtre.
Tout cela doit maintenant entrer dans le Tome 2.
Le problème avec l’expérience, c’est qu’elle rend parfois le travail plus difficile.
Quand on ne sait pas, on avance.
Quand on sait davantage, on voit aussi davantage de problèmes.
C’est profondément injuste.
Il faut continuer sans trahir ce qui existe déjà
Écrire une suite d’un univers aussi ancien pose également une contrainte particulière.
Je possède énormément de matière.
Certaines idées remontent à très loin.
Des événements ont été imaginés depuis des années.
Des trajectoires aussi.
Mais une idée ancienne ne possède pas un droit automatique à la survie.
Je dois donc régulièrement poser une question assez brutale :
Est-ce que je conserve cela parce que c’est bon ?
Ou parce que c’est là depuis vingt ans ?
La différence est immense.
La nostalgie est une excellente gardienne d’archives.
Une éditrice beaucoup moins fiable.
Tout l’enjeu consiste à préserver l’âme de Tellus sans transformer le Tome 2 en musée de mes idées adolescentes.
Et puis il y a le lecteur, maintenant
Lorsque j’écrivais certaines des premières versions de Tellus, le lecteur était presque abstrait.
J’écrivais d’abord parce que j’avais besoin de raconter cette histoire.
Aujourd’hui, le livre existe réellement hors de moi.
Des personnes peuvent le lire.
Le commenter.
Aimer certains personnages.
En détester d’autres.
Attendre la suite.
Cette réalité change nécessairement quelque chose.
Pas au point de laisser les lecteurs écrire le roman à ma place.
Ce serait une très mauvaise idée.
Ils ne sont pas tous d’accord entre eux, déjà.
Mais leur existence rend le projet plus concret.
Je ne travaille plus uniquement pour sauver un univers de mon disque dur.
Je travaille pour l’amener quelque part.
Le Tome 2 représente aussi une nouvelle façon de travailler
Je ne veux pas répéter exactement le parcours du premier.
Le Tome 1 porte vingt-sept ans d’apprentissage.
Le suivant doit bénéficier de ces vingt-sept ans.
Cela signifie mieux organiser les choses dès le départ.
Mieux anticiper les besoins éditoriaux.
Construire son identité visuelle plus tôt.
Réfléchir au financement.
À la couverture.
Aux interventions professionnelles que j’aimerais pouvoir intégrer.
À la manière dont le livre sera présenté.
À sa communication.
À son lancement.
Tout ce que j’ai souvent dû apprendre après coup sur le premier peut désormais être pensé en amont.
Enfin, en théorie.
Je reste parfaitement capable de découvrir un problème important trois jours avant une échéance.
Il ne faut pas sous-estimer mes talents.
Pourquoi maintenant ?
Parce que j’ai enfin le sentiment que Tellus possède des fondations plus solides.
Le Tome 1 n’est plus seulement un manuscrit.
Il a une identité.
Un univers visuel.
Un site en construction.
Une histoire éditoriale que j’assume.
Et surtout, je sais davantage ce que je veux faire de la suite.
Je n’ai plus treize ans.
Je n’ai plus besoin de prouver que je suis capable d’imaginer un monde gigantesque.
Il est là.
Le défi est désormais d’en raconter les bonnes histoires.
Il existe aussi quelque chose de profondément réjouissant dans le fait de continuer
On parle énormément des difficultés d’écrire.
À juste titre.
C’est long.
Solitaire.
Parfois frustrant.
On doute beaucoup.
Mais il ne faut pas oublier quelque chose d’assez évident :
J’aime ça.
J’aime retrouver cet univers.
J’aime lorsqu’une scène commence enfin à fonctionner.
J’aime découvrir qu’un problème qui me résistait depuis des semaines possède soudainement une solution.
J’aime entendre une voix de personnage devenir claire.
J’aime voir un chapitre qui n’existait pas la veille apparaître sur l’écran.
Si ce travail ne contenait pas ce plaisir-là, je ne serais jamais restée avec Tellus pendant vingt-sept ans.
Alors oui, je recommence
Avec davantage d’expérience.
Plus de prudence.
Plus d’ambition aussi.
Je sais ce qu’un livre demande après le mot FIN.
Je sais désormais qu’écrire le manuscrit n’est que la partie visible de l’iceberg.
Je sais combien le reste peut coûter en argent, en temps et en énergie.
Et je décide tout de même d’y retourner.
Cela peut sembler légèrement masochiste.
Je préfère appeler cela de la persévérance.
Le terme est beaucoup plus vendeur.
Le Tome 2 est donc en travail.
Pas parce que j’ai oublié tout ce que le premier m’a coûté.
Au contraire.
Parce que je m’en souviens parfaitement.
Et que cette fois, je veux faire encore mieux.
