Écrire des personnages que l’on finit par aimer trop fort — et parfois vouloir étrangler

Il existe un mensonge charmant dans l’expression « mes personnages ».

Il existe un mensonge charmant dans l’expression « mes personnages ».

Le possessif laisse entendre une forme de contrôle.

Ils seraient à nous.

Nous les inventons.

Nous décidons de leur nom, de leur apparence, de leur histoire et de ce qui leur arrive.

Très bien.

Cette illusion dure approximativement jusqu’au moment où l’un d’entre eux refuse de faire ce que l’on avait prévu.

Évidemment, un personnage fictif ne prend aucune décision tout seul.

Je suis suffisamment lucide pour le savoir.

En théorie.

En pratique, tout auteur ayant travaillé assez longtemps sur une histoire connaît cette sensation absurde : une scène est prévue d’une certaine manière et, en l’écrivant, quelque chose résiste.

Le personnage ne sonne plus juste.

Il ne devrait pas répondre cela.

Il ne devrait pas accepter si facilement.

Il devrait partir.

Il devrait mentir.

Il devrait avoir peur.

Et tout le plan construit avec amour commence soudainement à s’effondrer.

Magnifique.

Plus un personnage fonctionne, plus il devient encombrant

Au début, un personnage est pratique.

Il possède une fonction.

Le héros.

L’ami.

L’adversaire.

Le mentor.

Le traître.

Le personnage drôle.

Celui qui explique deux ou trois choses parce que, soyons honnêtes, quelqu’un doit bien le faire.

Puis on commence à lui donner des raisons d’agir.

Des contradictions.

Des souvenirs.

Des blessures.

Des désirs.

Et un problème apparaît.

Il devient une personne.

Une personne fictive, certes.

Mais une personne suffisamment cohérente pour que l’on ne puisse plus lui faire faire n’importe quoi simplement parce que cela arrangerait l’intrigue.

C’est généralement là qu’un auteur commence à souffrir.

Il y a ceux que l’on aime beaucoup trop

Certains personnages deviennent nos préférés.

C’est dangereux.

Parce qu’un auteur très amoureux de son personnage commence facilement à lui pardonner des choses que le lecteur, lui, voit parfaitement.

On lui donne les meilleures répliques.

Les scènes les plus fortes.

Des excuses pour tout.

On lui épargne certaines conséquences.

On écrit inconsciemment autour de lui plutôt qu’avec lui.

Et un personnage que l’on voulait complexe commence lentement à devenir intouchable.

C’est là qu’il faut se méfier.

Aimer un personnage ne consiste pas à le protéger.

Au contraire.

Très souvent, il faut précisément être capable de l’envoyer là où l’on préférerait qu’il n’aille pas.

Le mettre face à ses limites.

L’obliger à perdre.

Le laisser se tromper.

Accepter qu’un lecteur puisse ne pas l’aimer.

Ce dernier point est particulièrement désagréable.

Parce qu’évidemment, lorsque vous avez passé quinze ans à comprendre les raisons profondes d’un personnage et qu’un lecteur vous dit simplement :

« Lui ? Je peux pas le supporter. »

Votre première réaction intérieure est parfaitement mature.

Elle ressemble à :

« Mais tu n’as rien compris. »

Puis on se rappelle que le lecteur a parfaitement le droit de ne pas aimer quelqu’un.

Même s’il n’existe pas.

Et il y a ceux que l’on finit par vouloir étrangler

À l’inverse, certains personnages sont épuisants à écrire.

Pas parce qu’ils sont ratés.

Parfois précisément parce qu’ils fonctionnent très bien.

Ils mentent.

Ils manipulent.

Ils prennent de mauvaises décisions.

Ils blessent les autres.

Ils sont arrogants.

Têtus.

Incapables de reconnaître qu’ils se trompent.

Et vous devez pourtant entrer dans leur tête.

Comprendre pourquoi, de leur point de vue, leurs actions ont du sens.

C’est une expérience étrange.

Écrire ne consiste pas nécessairement à approuver.

Il faut parfois comprendre un personnage sans le justifier.

Chercher sa logique.

Identifier le moment où il a commencé à construire le raisonnement qui l’a conduit là.

Ce travail est beaucoup plus intéressant que d’écrire simplement :

« Il était méchant. »

Les êtres humains passent rarement leur journée à se considérer comme les méchants de leur propre histoire.

Pourquoi les personnages le feraient-ils ?

Les personnages vieillissent eux aussi avec leur auteur

Un autre phénomène apparaît lorsque l’on travaille sur le même univers pendant des décennies.

On change de camp.

Un personnage que l’on comprenait parfaitement à quinze ans peut nous agacer à trente-cinq.

Un adulte que l’on trouvait injuste lorsque l’on était adolescente peut soudainement devenir celui dont on comprend le mieux les inquiétudes.

Les relations prennent une autre couleur.

Les sacrifices aussi.

Le pardon.

La colère.

Les responsabilités.

C’est probablement ce qui m’intéresse le plus aujourd’hui lorsque je reviens dans Tellus.

Je ne cherche plus seulement à savoir ce que mes personnages vont faire.

Je regarde ce que je pensais d’eux lorsque je les ai créés.

Et ce que j’en pense maintenant.

Parfois, ils n’ont pas changé.

C’est moi.

Le piège ultime : les utiliser pour parler à sa place

Lorsqu’un auteur porte certaines convictions, il peut également être tentant de transformer ses personnages en porte-paroles.

Le problème est qu’un personnage qui possède toujours la bonne opinion ressemble rapidement à une conférence TED avec une épée.

Je préfère désormais qu’ils soient imparfaits.

Qu’ils puissent défendre des idées que je ne partage pas.

Faire des choix que je n’aurais pas faits.

Se contredire.

Être injustes.

Changer d’avis.

Ou ne jamais en changer.

Parce que la fiction devient beaucoup plus intéressante lorsque les personnages ne sont pas uniquement des véhicules pour transporter le message de l’auteur jusqu’au lecteur.

Ils doivent vivre dans leur propre logique.

Peut-on aimer quelqu’un que l’on a inventé ?

Oui.

Bien sûr.

Pas comme on aime une personne réelle.

Mais il existe un attachement.

Lorsque vous passez des années à construire une voix, une histoire, des relations et une trajectoire, quelque chose se crée.

Cela explique probablement pourquoi certains auteurs parlent de leurs personnages comme s’il s’agissait de collègues particulièrement ingérables.

« Lui, aujourd’hui, il ne veut rien savoir. »

Non.

Il n’a toujours pas d’existence administrative.

Mais la phrase fait gagner beaucoup de temps.

Et puis, surtout, ces personnages deviennent associés à certaines périodes de notre propre vie.

Ils sont là depuis longtemps.

Alors quand ils évoluent, disparaissent, souffrent ou prennent enfin une direction que l’on avait préparée depuis des années, l’émotion peut être très réelle.

Voilà peut-être le paradoxe.

Je sais parfaitement qu’ils n’existent pas.

Mais les émotions que j’ai mises pour les écrire, elles, existent.

Et celles du lecteur aussi.

C’est probablement pour cela que nous continuons à inventer des gens qui ne sont jamais nés.

Pour avoir le privilège étrange de les rencontrer quand même.