Arion : grandir avec un personnage

Arion existait avant le livre.

Arion existait avant le livre.

Cette phrase résume probablement mieux que n’importe quelle autre la relation particulière que j’entretiens avec lui.

Avant les cartes.

Avant les couvertures.

Avant les versions imprimées.

Avant les maisons d’édition.

Avant même que Tellus porte réellement tout ce qu’il porte aujourd’hui.

Il y avait un petit garçon qui ne voulait pas dormir.

Et il y avait cette phrase :

« Il était une fois, Arion, un garçon qui allait vivre de très grandes aventures. »

Je n’avais évidemment aucune idée de ce que je venais de déclencher.

Inventer un personnage est facile. Vivre avec lui vingt-sept ans l’est beaucoup moins.

Un personnage créé à treize ans naît nécessairement avec quelque chose de son auteur de treize ans.

Ses rêves.

Ses peurs.

Son idée de l’héroïsme.

Sa manière très adolescente d’imaginer le courage, l’amour, la trahison, la justice, l’amitié ou le destin.

C’est normal.

On écrit toujours avec ce que l’on est au moment où l’on écrit.

Le problème commence lorsque l’auteur grandit.

Parce que le personnage, lui, se retrouve soudain confronté à une créatrice qui a appris deux ou trois choses entre-temps.

Ce que je trouvais héroïque à treize ans ne l’est pas nécessairement à quarante.

Ce qui me semblait romantique peut aujourd’hui me paraître profondément douteux.

Ce que je considérais autrefois comme une faiblesse chez un personnage peut désormais m’apparaître comme l’une de ses qualités les plus humaines.

Grandir avec un personnage, c’est donc régulièrement réinterroger la personne que l’on avait créée.

Sans pour autant la remplacer par celle que l’on aurait inventée aujourd’hui.

C’est là que les choses deviennent intéressantes.

Il faut résister à l’envie de tout réparer

Quand on reprend un vieux texte, on est tenté de corriger son ancien soi.

Très tentée.

Terriblement tentée.

On aimerait entrer dans le manuscrit avec une énorme gomme et annoncer :

« Bonjour. J’ai désormais quarante ans, un peu plus de recul et des opinions. Écartez-vous. »

Mais si l’on réécrit totalement un personnage avec le regard que l’on porte sur le monde aujourd’hui, on prend le risque de lui voler ce qui l’avait rendu vivant à l’origine.

Arion ne doit pas devenir la projection de la femme que je suis aujourd’hui.

Il doit rester Arion.

La difficulté consiste donc moins à le corriger qu’à mieux le comprendre.

Pourquoi agit-il ainsi ?

Qu’est-ce qui appartient vraiment à sa personnalité ?

Qu’est-ce qui n’était qu’une facilité d’écriture ?

Qu’est-ce qui mérite d’être approfondi ?

Qu’est-ce qui sonne faux ?

Qu’est-ce qui sonne juste, même vingt ans plus tard ?

C’est un drôle de dialogue entre plusieurs versions de soi-même.

La jeune fille qui l’a créé.

La femme qui le réécrit.

Et le personnage, coincé au milieu, qui n’a rien demandé à personne.

Un héros n’a pas besoin d’être admirable en permanence

Avec l’âge, ma vision du héros a beaucoup changé.

Lorsque l’on découvre la fantasy jeune, on peut facilement être fasciné par les grandes destinées.

L’élu.

Le guerrier.

La quête.

Le destin du monde.

Les sacrifices immenses.

Les pouvoirs.

Les grandes batailles.

Tout cela fonctionne encore.

J’aime toujours les grandes aventures.

Je n’ai aucune intention de devenir soudainement raisonnable.

Mais ce qui m’intéresse désormais davantage, ce sont les fissures autour.

Les erreurs.

Les mauvaises décisions prises pour de bonnes raisons.

Les moments où l’on agit par peur.

L’orgueil.

La culpabilité.

Les conséquences que l’on n’avait pas anticipées.

La façon dont une personne change lorsqu’on lui demande davantage qu’elle n’était prête à porter.

Un personnage devient intéressant lorsque l’on cesse de lui demander d’avoir toujours raison.

Arion aussi a dû survivre à cette transformation de mon regard.

Il porte malgré lui toute l’histoire du projet

Il existe également quelque chose d’injuste pour lui.

Arion n’est pas seulement un personnage de fiction dans mon esprit.

Il est attaché au commencement de Tellus.

Son nom appartient à cette première histoire racontée oralement.

Il fait partie de ces souvenirs qui relient le roman à mon enfance, à ma famille, à mon père, à ma grand-mère.

Cela crée forcément une charge particulière.

Il est très difficile de regarder objectivement un personnage qui transporte vingt-sept années de votre propre vie sur ses épaules.

Pourtant, le lecteur n’en sait rien.

Et il ne doit rien à mes souvenirs.

C’est une leçon essentielle.

Un personnage ne peut pas être intéressant uniquement parce qu’il est important pour l’auteur.

Il doit mériter sa place sur la page.

Le lecteur doit pouvoir le découvrir sans connaître toute l’histoire sentimentale qui existe derrière.

C’est probablement l’une des exigences les plus saines que je puisse avoir envers Tellus aujourd’hui.

Je connais Arion depuis plus longtemps que beaucoup de personnes réelles

C’est une pensée assez étrange.

Ce personnage existe dans ma tête depuis mon adolescence.

J’ai traversé plusieurs vies depuis.

Des métiers.

Des maisons.

Des rencontres.

Des séparations.

Des joies.

Des deuils.

Des versions différentes de moi-même.

Arion est resté.

Pas exactement le même.

Mais suffisamment pour que je le reconnaisse.

Je connais ses anciennes versions.

Les directions narratives abandonnées.

Les idées qui n’existent plus.

Les parties de son histoire qui ont changé.

Cela donne parfois l’impression de regarder une vieille photographie.

On reconnaît immédiatement la personne.

Même si tout autour d’elle a changé.

Et maintenant ?

Le plus amusant, c’est que son histoire n’est pas terminée.

Après toutes ces années, je travaille aujourd’hui sur la suite.

Je retrouve donc à nouveau ce personnage avec un regard légèrement différent.

Et probablement qu’à cinquante ans, si j’ai encore le malheur d’ouvrir certains passages, je découvrirai d’autres choses que j’aurais voulu faire autrement.

J’espère.

Parce que cela voudra dire que j’aurai encore évolué.

J’ai longtemps cru qu’un auteur devait connaître parfaitement ses personnages.

Je n’en suis plus si certaine.

Peut-être qu’un bon personnage garde toujours une petite zone de résistance.

Quelque chose que l’auteur continue de découvrir en l’écrivant.

Après vingt-sept ans, Arion est encore capable de me poser des problèmes.

J’imagine que c’est bon signe.

Ou alors j’ai créé un adolescent particulièrement tenace.

Ce qui, finalement, serait assez cohérent.