Il y a des projets que l’on commence.
Et puis il y a ceux qui, manifestement, refusent de comprendre le concept de fin.
Tellus appartient à la deuxième catégorie.
J’avais treize ans lorsque cet univers a commencé à prendre forme. J’en ai quarante aujourd’hui. Vingt-sept ans se sont donc écoulés entre les premières aventures d’Arion et le livre que je tiens aujourd’hui entre mes mains.
Dit comme cela, ça donne une image assez noble de la chose. La persévérance. La fidélité à une œuvre. La construction patiente d’un monde sur plusieurs décennies.
C’est vrai.
Mais soyons parfaitement honnêtes : cela signifie aussi que j’ai passé vingt-sept ans à revenir sur le même texte en me disant périodiquement :
« Cette fois, c’est bon. »
Ce n’était jamais bon.
Le merveilleux concept de « version définitive »
Les auteurs connaissent tous cette créature mythologique : la version définitive.
On en parle beaucoup.
Personne ne l’a jamais réellement vue.
Dans mes archives, Tellus a connu suffisamment de versions pour qu’un archéologue numérique puisse probablement reconstruire l’évolution de ma personnalité simplement en étudiant les noms des fichiers.
« Tellus final ».
« Tellus final corrigé ».
« Tellus nouvelle version ».
« Tellus final définitif ».
« Tellus final VRAI ».
« Tellus dernier ».
Puis vient généralement le fichier qui détruit tout espoir :
« Tellus reprise ».
Parce qu’un texte peut être terminé à un instant donné et ne plus l’être quelques années plus tard.
Non pas parce que les phrases se seraient sournoisement déplacées pendant la nuit, mais parce que l’auteur, lui, n’est plus le même.
C’est probablement l’un des aspects les plus étranges lorsque l’on écrit le même univers pendant aussi longtemps : on grandit plus vite que son manuscrit.
Et régulièrement, il faut aller le chercher.
À treize ans, on n’écrit pas comme à quarante
Ce constat devrait être rassurant.
Si j’écrivais aujourd’hui exactement comme à treize ans, il faudrait probablement commencer à s’inquiéter.
À l’adolescence, on ne manque généralement pas d’idées.
On manque surtout de frein.
Un personnage entre dans une pièce ?
Très bien.
Ajoutons-lui une destinée.
Un peuple mystérieux.
Trois pouvoirs.
Une prophétie.
Une guerre oubliée.
Deux traumatismes.
Et peut-être un dragon.
Pourquoi ?
Parce que nous avons encore de la place sur la page.
Avec les années, j’ai découvert qu’écrire consistait parfois davantage à retirer qu’à ajouter.
J’ai appris que toutes les idées ne méritaient pas nécessairement de survivre au seul motif que j’avais eu beaucoup de mal à les inventer.
J’ai compris que l’on pouvait aimer une scène et devoir malgré tout la supprimer.
Qu’une explication pouvait être parfaitement cohérente et pourtant ralentir le récit.
Qu’un personnage pouvait être formidable et ne servir absolument à rien ici.
Ce sont des découvertes très saines.
Et extrêmement vexantes.
Il y a eu les périodes où Tellus disparaissait
Bien sûr, je n’ai pas passé vingt-sept années assise devant le même document Word.
J’ai vécu.
Travaillé.
Construit une famille.
Eu d’autres projets.
Écrit autre chose.
Par moments, Tellus passait au second plan.
Il dormait dans un dossier.
Je pouvais ne pas y toucher pendant longtemps.
Puis quelque chose me ramenait à lui.
Une idée.
Une musique.
Une image.
Une envie de relire quelques pages.
Très mauvaise idée, généralement.
Parce que relire « juste quelques pages » d’un vieux manuscrit revient souvent à décider de ranger un tiroir et à finir six heures plus tard assise au milieu de toute sa maison.
On change une phrase.
Puis une scène.
Puis une logique.
Puis on découvre qu’en modifiant cette logique, on vient de casser quelque chose deux cents pages plus loin.
Bienvenue à la maison.
Il aurait probablement été plus raisonnable d’arrêter
C’est la question qui finit inévitablement par se poser.
Pourquoi continuer ?
Pourquoi revenir encore à ce même monde après les refus, les tentatives, les versions abandonnées, les publications imparfaites et tout le temps déjà investi ?
Très franchement, abandonner aurait parfois été plus rationnel.
Écrire un nouvel univers aurait même probablement été plus simple.
Une page blanche possède au moins cet avantage considérable de ne pas contenir vingt-sept années de décisions avec lesquelles il faut négocier.
Mais je n’ai jamais réussi à considérer Tellus comme un manuscrit que je pouvais simplement archiver.
Certains projets sont des créations.
D’autres finissent par devenir des lieux.
Tellus est devenu un lieu.
J’en connais des endroits que personne d’autre ne verra peut-être jamais.
Des histoires qui existent en dehors du récit principal.
Des personnages qui ont changé de nom, de fonction, parfois complètement de destin au fil des années.
Un univers entier s’est construit autour de cette première histoire.
Je pouvais fermer le fichier.
Le monde, lui, restait là.
Puis vient le moment où il faut accepter de publier
Il existe aussi un danger dans le perfectionnisme.
On peut passer sa vie à améliorer la même œuvre et appeler cela du travail.
À un moment, pourtant, un livre doit quitter son auteur.
C’est particulièrement difficile lorsque l’on vit avec depuis aussi longtemps.
Parce qu’à force de regarder ses imperfections, on oublie parfois que le lecteur, lui, ne possède pas les vingt-six anciennes versions dans sa tête.
Il ne sait pas que telle scène existait autrement en 2009.
Il ignore qu’un personnage avait un autre nom quinze ans plus tôt.
Il ne passe pas son temps à comparer la phrase imprimée avec celle que j’aurais peut-être pu écrire si j’avais attendu encore six mois.
Heureusement.
Sinon personne ne lirait rien.
La version actuelle de L’Éveil des Guerriers n’est donc pas le Tellus parfait.
Je ne crois plus vraiment à cette notion.
C’est le Tellus que je suis capable d’assumer aujourd’hui.
Et cette nuance change tout.
La maturité d’un livre n’est pas seulement celle de son texte
Pendant longtemps, je pensais que retravailler Tellus signifiait améliorer son écriture.
Aujourd’hui, je sais que cela signifie beaucoup plus.
Il fallait également comprendre ce que je voulais faire de cette saga.
Comment la présenter.
Comment lui donner une identité visuelle digne de ce qu’elle représente pour moi.
Comment parler d’elle sans la réduire à une fiche Amazon.
Comment assumer l’autoédition.
Comment construire un site.
Comment préparer la suite.
Comment imaginer, peut-être, un jour, des éditions plus ambitieuses.
Le livre a grandi.
Mais le projet autour du livre devait grandir lui aussi.
C’est ce que j’essaie de construire aujourd’hui.
Alors, vingt-sept ans : échec ou victoire ?
Ça dépend du jour où vous me posez la question.
Certains jours, je regarde le temps écoulé et je me demande sérieusement comment j’ai réussi à transformer une histoire inventée à treize ans en emploi à temps partiel non rémunéré pendant près de trois décennies.
D’autres jours, je regarde le livre.
Et je me dis que je suis encore là.
Lui aussi.
Malgré les périodes de doute.
Malgré les portes fermées.
Malgré les versions ratées.
Malgré la vie qui passe et qui a parfois bien d’autres choses à faire de nous que de nous laisser écrire tranquillement.
Tellus a changé de forme plusieurs fois.
Moi également.
Finalement, nous avons peut-être fait ce que font tous les vieux couples.
Nous nous sommes engueulés.
Nous avons pris nos distances.
Nous nous sommes retrouvés.
Et nous avons fini par accepter que nous étions probablement partis pour rester ensemble.
À quarante ans, je commence donc le Tome 2.
Après vingt-sept années d’histoire commune.
À ce stade, je crois qu’il faut arrêter de parler de hobby.
C’est manifestement chronique.
