Autoéditer sans fortune, écrire avec son époque : les coulisses moins glamour d’un roman indépendant

Il y a un petit mensonge très pratique autour de l’écriture.

Il y a un petit mensonge très pratique autour de l’écriture.

On dit : « J’ai écrit un livre. »

C’est charmant.

Ça donne l’impression que l’auteur s’installe devant son ordinateur, écrit le mot FIN, ferme élégamment son carnet et attend que le reste de l’univers fasse son travail.

Dans une maison d’édition structurée, toute une chaîne de professionnels peut ensuite intervenir : direction éditoriale, correction, maquette, couverture, fabrication, diffusion, distribution, presse, marketing.

En autoédition, cette chaîne existe toujours.

Simplement, elle tient parfois dans une seule chaise.

Et devinez qui est assis dessus.

Écrire n’est que le premier métier

Lorsque l’on décide de publier seul, on découvre rapidement une vérité assez brutale : terminer le manuscrit n’est pas la fin du travail.

C’est le moment où une nouvelle partie commence.

Il faut relire.

Corriger.

Mettre en page.

Comprendre pourquoi ce fichu chapitre commence sur la mauvaise page.

Vérifier les marges.

Préparer une couverture.

Comprendre les contraintes d’impression.

Commander une épreuve.

Découvrir une erreur cinq minutes après avoir validé l’épreuve.

Jurer.

Corriger.

Recommencer.

Puis viennent le site, les fiches produits, les métadonnées, les photos, les réseaux sociaux, la presse, les chroniqueurs, les expéditions et cette activité mystérieuse appelée « communication » qui consiste essentiellement à expliquer très régulièrement que son livre existe sans donner aux gens l’envie de bloquer votre compte.

Tout cela coûte deux choses.

De l’argent.

Et du temps.

Et, généralement, l’auteur indépendant manque des deux simultanément.

Le fantasme du « il suffit de payer un professionnel »

Lorsque l’on parle d’autoédition, un conseil revient souvent :

« Il faut faire appel à un professionnel. »

Sur le principe, évidemment.

Un excellent correcteur améliorera un texte.

Un excellent graphiste réalisera une meilleure couverture qu’une personne qui découvre le métier pendant son week-end.

Un maquettiste sait pourquoi votre paragraphe vient soudainement de partir vivre seul sur la page suivante.

Un attaché de presse possède des compétences et un réseau.

Un illustrateur professionnel mérite d’être rémunéré correctement.

Le problème n’est pas de savoir si ces métiers ont de la valeur.

Ils en ont.

Le problème est beaucoup plus banal.

Avec quel argent ?

Lorsque l’on démarre avec un budget limité, on arbitre.

On apprend.

On fait certaines choses soi-même.

On reporte celles que l’on ne peut pas financer.

On utilise les logiciels auxquels on a accès.

On cherche des solutions.

On se trompe.

On recommence.

Ce n’est pas toujours très glamour, mais c’est la réalité de beaucoup de créations indépendantes.

Et c’est précisément l’une des raisons pour lesquelles je réfléchis différemment à la suite de Tellus et au financement du Tome 2 : j’aimerais progressivement donner à cette saga les moyens professionnels qu’elle n’a pas toujours pu avoir.

Pas parce que le travail humain serait devenu inutile.

Exactement l’inverse.

Parce qu’il a un coût.

Et puis il y a l’intelligence artificielle

Voilà.

J’ai prononcé le gros mot.

Dans certains milieux créatifs, écrire « intelligence artificielle » au milieu d’une conversation produit approximativement le même effet que jeter une chaise pendant un repas de famille.

Le sujet est explosif.

Je le comprends.

Les questions autour des données utilisées pour entraîner certains modèles, du consentement des créateurs, de leur rémunération, du droit d’auteur, de l’uniformisation des productions ou encore de la disparition potentielle de certains emplois sont de vraies questions.

Les balayer avec un « de toute façon, c’est le progrès » serait intellectuellement paresseux.

Mais prétendre que l’outil n’existe pas ou décréter que toute personne qui l’utilise cesse instantanément d’être créatrice me paraît tout aussi pauvre.

L’IA fait partie de ma boîte à outils.

Elle peut m’aider à confronter une formulation, tester une structure, chercher d’autres voies, repérer un problème, organiser de la matière ou accélérer certaines tâches qui, auparavant, auraient englouti des heures.

Et je garde une règle extrêmement simple :

ce qui porte mon nom reste sous ma responsabilité.

Je choisis.

Je refuse.

Je corrige.

Je recommence.

Je décide ce qui appartient ou non à Tellus.

Une machine n’a pas passé vingt-sept ans avec ces personnages.

Moi, si.

Ce débat n’est pas entièrement nouveau

L’IA possède des caractéristiques nouvelles et soulève des problèmes qui lui sont propres. Il serait donc absurde de prétendre que son histoire est exactement celle de toutes les innovations précédentes.

En revanche, le mécanisme de rejet d’un nouvel outil lorsqu’il entre dans le territoire de la création, lui, n’a rien de nouveau.

Lorsque la photographie commence à revendiquer un statut artistique au XIXe siècle, le débat est violent. En 1859, Charles Baudelaire attaque frontalement cette nouvelle « industrie » et redoute notamment qu’elle vienne supplanter ou corrompre l’art. La photographie finira pourtant par devenir un art majeur à part entière.

Et les débats ne s’arrêtent pas là.

La retouche photographique n’est pas née avec Photoshop. Des manipulations de photographies existent dès le XIXe siècle ; lorsque le numérique arrive ensuite, il rend simplement ces interventions beaucoup plus rapides et accessibles.

La musique a connu ses propres secousses. En 1957, RCA présente son Mark II Sound Synthesizer avec, entre autres ambitions, celle de pouvoir remplacer des musiciens d’orchestre employés par les radios. Quelques années plus tard, Robert Moog défendra au contraire le synthétiseur comme une nouvelle source de sons permettant aux musiciens d’élargir leurs possibilités. Aujourd’hui, personne ne considère qu’un synthétiseur cesse automatiquement de faire de son utilisateur un musicien.

Ces exemples ne prouvent pas que « l’IA est forcément bonne ».

Ils prouvent quelque chose de beaucoup plus modeste et, à mes yeux, beaucoup plus intéressant :

l’arrivée d’un outil change les frontières d’un métier et oblige ceux qui le pratiquent à redéfinir ce qu’ils considèrent essentiel.

La vraie question est peut-être ailleurs

Je comprends qu’un lecteur préfère une œuvre réalisée sans aucune intelligence artificielle.

C’est son droit.

Je comprends qu’un illustrateur s’inquiète pour son métier.

Je comprends qu’un auteur refuse personnellement ces outils.

Ce que je refuse, en revanche, c’est l’idée que le débat devrait s’arrêter à une frontière morale dessinée à coups d’insultes entre les « vrais artistes » et les autres.

Parce que, pendant ce temps-là, les réalités économiques demeurent.

Créer coûte cher.

Publier coûte cher.

Se rendre visible coûte cher.

Et celui qui ne possède pas les moyens financiers d’externaliser chaque étape doit trouver d’autres chemins.

Cela peut signifier apprendre la maquette.

Faire soi-même ses photographies.

Construire son site.

Produire ses visuels.

Utiliser des outils numériques.

Demander de l’aide.

Utiliser aussi l’IA.

Puis, lorsque les moyens augmentent, confier davantage de travail à ceux dont c’est le métier.

Ce n’est pas une guerre entre l’humain et la machine.

Pour moi, c’est une question de moyens, de responsabilité, de choix et d’ambition.

Je préfère construire plutôt que prétendre

Je ne vais donc pas raconter que l’autoédition est une merveilleuse aventure où il suffit de croire très fort en son rêve.

Parfois, c’est épuisant.

Parfois, on regarde une couverture pendant quatre heures et on ne sait plus si elle est magnifique ou si l’on vient simplement de perdre toute capacité de jugement.

Parfois, une marge de trois millimètres devient l’ennemie principale de votre existence.

Parfois, les ventes ne correspondent absolument pas au temps investi.

Et parfois, quelqu’un reçoit votre livre, vous envoie une photo et vous vous souvenez brusquement pourquoi vous avez fait tout cela.

Je ne dispose pas derrière Tellus d’une grande machine éditoriale.

J’ai donc appris à en construire une petite.

Imparfaite.

Artisanale.

Hybride.

Avec des logiciels, des compétences apprises sur le tas, des coups de main, beaucoup trop d’essais, quelques jurons parfaitement justifiés et les outils de mon époque.

L’intelligence artificielle en fait partie.

Elle ne remplace pas les vingt-sept années qui ont construit Tellus.

Elle ne remplace pas ma grand-mère réclamant la suite.

Elle ne remplace pas mon père écoutant depuis l’embrasure d’une porte.

Elle ne remplace pas ce que j’ai voulu raconter.

Elle ne signe pas le livre.

Moi, oui.

Et cela implique aussi d’en assumer chaque choix.